« Le XXIe siècle sera solidaire ou ne sera pas »

by Corinne Martin-Rozès & ClaraBée
16 juin 2020
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Révoltée par le sort réservé aux migrants mineurs isolés, Natacha a rejoint le collectif des Midis du Mie qui leur vient en aide. Aujourd’hui, au-delà des repas qu’elle contribue à leur servir, elle offre un toit provisoire à certains d’entre eux, qu’elle soutient et accompagne dans leur nouvelle vie. Un engagement qui relève pour elle de l’évidence et qui a bouleversé son existence. Echange.

SSR – Parlez-nous des Midis du Mie, le collectif au sein duquel vous êtes bénévole.
Natacha – L’initiative est née en 2016 impulsée par plusieurs femmes préoccupées par la situation des mineurs isolés étrangers (MIE) qui sont à la rue dans Paris. Le mouvement s’est fédéré en collectif via Facebook. Au fil du temps, les volontaires se sont agrégés et aujourd’hui, le groupe privé Facebook compte environ 800 membres sur lesquels environ 50 sont réellement présents sur le terrain. Nous avons créé en parallèle Assojemip, une association qui permet de récolter des dons et de les gérer.
La mission des Midis du Mie ? Apporter du soutien à ces jeunes. Le point de départ et le cœur de notre action, ce sont des déjeuners que nous leur proposons et autour desquels nous nouons un contact avec eux. Il faut savoir que plus de 85% des jeunes isolés étrangers qui se présentent à l’évaluation de minorité sont rejetés sans aucune aide. Âgés de 13 à 17 ans, ils se retrouvent à la rue, invisibles, leur vulnérabilité et leur isolement se révélant synonymes de danger immédiat et vital. 

Il faut savoir que plus de 85% des jeunes isolés étrangers qui se présentent à l’évaluation de minorité sont rejetés sans aucune aide.

SSR – Comment cela se passe-t-il concrètement ?
Notre collectif agit au quotidien au niveau du quartier Couronnes où se situe le DEMIE (Dispositif d’Evaluation des Mineurs Isolés Etrangers), géré par la Croix-Rouge… et ce n’est pas une bonne nouvelle. Tous les jours, des jeunes sortent de ces bureaux, désemparés et désespérés. Deux personnes des Midis du Mie sont en maraude, dès 10h du matin, avec thé et café. Notre rôle ? Dialoguer avec eux, les orienter vers ceux qui pourront les aider, notamment à déposer un recours au Tribunal (démarche qui prend trois à six mois), mais aussi vers des cours de français. Au-delà de ça, du jeudi au dimanche, nous organisons un déjeuner dans un jardin à proximité où nous servons jusqu’à 200 repas chaque jour. Tout est financé par le collectif, c’est-à-dire par des dons et par les bénévoles eux-mêmes. Je suis maintenant capable de faire à manger pour cent personnes, dans trois grandes marmites que j’amène ensuite au jardin. D’autres apportent les desserts, les assiettes, etc. C’est un petit miracle quotidien ! Cela offre aux jeunes un moment de convivialité où ils mangent chaud. Cela nous permet aussi de repérer ceux qui sont en situation d’hyperfragilité et qui ont besoin d’une aide urgente. J’essaye d’être présente régulièrement. On se met d’accord via Facebook sur le planning, ensuite chacun fait sa part ! En plus des repas, nous faisons appel à la solidarité pour héberger ces jeunes, soit chez des particuliers (chez nous pour beaucoup) soit dans des hôtels, grâce aux dons. Autant dire que ça prend beaucoup de place dans nos vies, jusque tard le soir… mais quand tu te retrouves face à des gamins en situation de détresse, comment faire autrement ?

Je voyais des mineurs étrangers isolés dans la rue, livrés à eux-mêmes. Cela m’empêchait littéralement de dormir.

SSR –  De quelle manière avez-vous connu le collectif ?
Quand les vagues de migration en provenance de Syrie ont commencé courant 2015, cela m’a immédiatement touchée. Je me sentais très mal à l’aise et ce sentiment n’a fait que croître. Peut-être aussi le fait que je sois issue d’une famille juive sépharade, où l’on ne reste jamais plus de deux générations dans un même pays, a joué : le monde est notre territoire, et nous savons ce que c’est que d’être rejetés…  Pour revenir à ce qui nous occupe, habitant Paris, je voyais des mineurs étrangers isolés dans la rue, livrés à eux-mêmes. Cela m’empêchait littéralement de dormir et me mettait terriblement en colère. Un jour, je me suis interrogée : comment me serais-je comportée si j’avais vécu pendant la seconde guerre mondiale ? Cela peut sembler étrange, mais cette question m’a aidée à y voir plus clair, il fallait que j’agisse. Ne sachant par où commencer, j’ai cherché sur internet et j’ai trouvé la page Facebook des Midis du Mie. Au début, j’ai dû m’accrocher car ils étaient tellement débordés qu’ils ne répondaient pas à mes messages ! Et puis un jour, j’ai débarqué sur le terrain, dans ce jardin public. Et trois semaines après, en décembre 2017 et alors qu’il faisait un froid polaire, je décidai d’héberger chez moi Mohamed. Je n’ai pas hésité : j’avais face à moi un gamin terrorisé et frigorifié. Comment le laisser dormir dehors ? Il est resté deux mois et demi à la maison, et depuis j’ai accueilli d’autres jeunes. J’ai une pièce qui me sert de bureau et que je mets à leur disposition.
Pourtant, jamais avant je n’aurais pensé héberger un étranger. Je vis avec mon fils qui avait 12 ans à l’époque et je lui ai bien sûr demandé son aval. Avec lui, je n’ai pas forcé les choses : il a gardé son espace, il ne s’est pas senti contraint de sympathiser. C’est venu tout seul. Une fois que les jeunes sont enfin reconnus mineurs par le Juge des enfants, ils partent de chez moi. Je continue de les suivre, je ne disparais pas de leur vie et eux ne disparaissent pas de la mienne ! Je leur apporte un soutien bienveillant et ils en ont bien besoin car ils sont totalement seuls, même s’ils sont pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Je suis d’ailleurs toujours en contact avec Mohamed, qui va commencer un CFA de jardinier.

Je suis convaincue qu’il est nécessaire d’entretenir un lien de solidarité avec un tiers, quel qu’il soit.

SSR –  Qu’est-ce qui motive votre engagement ?
C’est une évidence, je ne me pose même pas la question, cela relève du devoir. Je suis convaincue qu’il est nécessaire d’entretenir un lien de solidarité avec un tiers, quel qu’il soit. Le XXIème siècle sera solidaire ou ne sera pas ! C’est ma conviction. Ce lien peut être de nature diverse, selon les possibilités de chacun. Je m’étais déjà investie dans des actions humanitaires. La cause de ces enfants en danger me donne envie de me battre. Je ne comprends tout simplement pas comment on peut laisser faire. Chacun peut agir à son niveau : j’ai une amie qui fait des gâteaux et une autre me donne des affaires de son fils, par exemple.

SSR –  Qu’est-ce que ça a changé pour vous au niveau personnel ?
Aujourd’hui, je me sens beaucoup plus ancrée dans la vie. En tant que mère, ça me permet de montrer à mon fils des réalités mais aussi d’illustrer certaines valeurs, au lieu de dire platement « finis ton assiette, certains meurent de faim ». Côtoyer les autres bénévoles me rassure aussi sur l’espèce humaine, et j’en avais besoin. Et puis, quand les gamins vont mieux, quand ils retrouvent une certaine dignité, c’est vraiment bon, je le ressens physiquement, ça me fait comme une ouverture au niveau du plexus.
Mais j’ai dû apprendre à me mettre des limites. Je suis professionnelle indépendante (dans la communication) et je dois donc veiller à garder du temps pour mon activité. En 2017, j’étais tellement investie que j’ai levé le pied sur le plan commercial, et je l’ai payé l’année suivante. Aujourd’hui, je veille à respecter un équilibre entre mes différentes vies.

SSR –  Un vœu pour demain ?
Si on pouvait mettre moins de politique et moins d’institutionnel dans le rapport à l’autre quand il s’agit de personnes en situation d’urgence, ce serait bien. Etre plus direct, plus humain tout simplement. Tout le monde aurait à y gagner.

Toutes les informations sur Les Midis du Mie et Assojemip sont sur le site internet de l’associationVous pouvez aussi rejoindre la page Facebook dédiée.

Propos recueillis par Corinne Martin-Rozès –
– Illustration Sandrine Jacomelli pour ClaraBée

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  1. Je suis touchée par ce témoignage, cet engagement.
    Je suis admirative car cela me renvoie à mes propres limites. Cette idée que je devrai me mettre en capacité d’action pour aider et … que je me laisse déborder par ma propre vie. Donc, bravo à Natacha d’avoir intégré ce combat à sa vie.

  2. Très touché par ce témoignage si émouvant et plus encore par ces vies abîmées, ces actions du coeur pour réparer, venir en aide… Merci à Natacha et à toutes celles et ceux qui se mobilisent pour combattre ce qui n’est pas une facilité

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