« Être bénévole, c’est aussi aller vers l’autre sans préjugés »

by Corinne Martin-Rozès & ClaraBée
8 septembre 2020
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Véronique voulait être utile dans sa ville, près de chez elle. Dans le cadre de l’association Habitat et Humanisme, elle a accompagné plusieurs personnes en précarité vers l’autonomie, les aidant à se réinsérer et à se reconstruire. Un engagement qui l’a transformée et lui a redonné confiance en elle, après une période de dix ans où elle s’était mise en retrait du monde du travail pour se consacrer à ses enfants. Entretien.

SSR – Parlez-nous d’Habitat et Humanisme, l’association pour laquelle vous avez été bénévole durant plusieurs années.
Véronique – Pour résumer, je dirais que l’association fait de l’insertion par le relogement. Elle a été créée en 1985 par Bernard Devert, un ancien agent immobilier devenu prêtre. Son principe ? Fournir un toit pérenne aux personnes en précarité, mais aussi les accompagner dans leur vie de tous les jours pour qu’elles se réinsèrent. Aujourd’hui, le Mouvement Habitat et Humanisme c’est 55 associations couvrant 80 départements français, 8 200 logements en gestion ou acquis en propre, et 1700 nouvelles familles logées en 2018.

SSR – Comment cela se passe-t-il concrètement ?
V. – L’association propose un logement : soit une « pension de famille » pour les personnes qui ont besoin de la présence de quelqu’un à demeure à leurs côtés, soit un appartement pour ceux qui sont un peu plus autonomes. Le bénévole (en binôme avec un autre bénévole) suit une famille dans son quotidien, très souvent dans la ville où il habite. L’accompagnement se matérialise par un contrat de six mois, renouvelable trois fois : l’idée est que les bénéficiaires rejoignent, à terme, les parcours sociaux classiques. L’association leur fournit en quelque sorte un tremplin. Avec les bénévoles qui les suivent, ils réapprennent à gérer un budget et un appartement : quand on a vécu longtemps dans la rue, il est parfois très difficile de se reconnecter à tout ça. Et aussi de faire confiance à autrui. La confiance, c’est une des clés de la réussite.

SSR –  Pourquoi avez-vous choisi d’être bénévole dans cette association précisément ?
Véronique – Je m’étais arrêtée de travailler pendant dix ans pour élever mes trois fils, et je voulais recommencer à m’ouvrir sur l’extérieur. J’avais envie d’être utile près de chez moi, d’apporter une aide directe à des personnes dans ma ville ou à proximité. Je suis allée aux portes ouvertes à la pension de famille Habitat et Humanisme de Versailles et j’ai immédiatement été conquise par le travail de l’association.

SSR –  Quelle a été votre première mission ?
V. – A peine avais-je adhéré qu’on me confiait une famille ! Me voici, à la gare, accueillant une maman enceinte et ses deux fillettes. Je ne le savais pas encore, mais j’allais les accompagner pendant quatre ans. Ce qui est très enrichissant, c’est que tu te rends vite compte que ce qui est évident pour toi ne l’est pas pour tout le monde. Il faut aussi apprendre à ne pas faire à la place des autres, mais avec eux, pour les mener vers l’autonomie. Le chemin est parfois très long… On est souvent désarçonné, désemparé, car les gens que tu accompagnes ne raisonnent pas forcément comme toi. Bref, c’est une leçon d’humilité ! A ce titre, les réunions mensuelles avec les autres bénévoles sont très utiles, mais aussi les échanges avec les travailleurs sociaux de l’association. Il y a aussi des règles claires : ne pas donner aux accompagnés ton numéro de fixe mais uniquement celui de ton portable, le couper la nuit, ne jamais prêter d’argent… Au début ça peut être difficile de mettre ces limites, mais elles sont nécessaires.

AdB –  Votre plus joli souvenir ?
V. – Le jour où une jeune femme, avec qui le démarrage avait été très difficile (elle ne voulait même pas me voir), m’a finalement confié son fils de sept ans pour que je lui fasse découvrir la mer. Cela a mis dix-huit mois, mais la confiance a fini par s’établir entre nous. Aujourd’hui, plusieurs années après, je suis toujours en contact avec elle. Elle a passé son CAP Petite Enfance, elle est devenue autonome et s’en est sortie. Cela me touche beaucoup ! 

SSR –  Que retirez-vous de cette expérience au niveau personnel ?
V. – Cet engagement m’a permis de développer mon sens de l’écoute. Car si tu n’es pas suffisamment ouvert, si tu campes sur tes positions, il ne se passera rien. Il faut bâtir une relation pour laquelle tu n’as pas forcément tous les codes. Or c’est à toi de faire les efforts, car la personne ne les fera pas : elle est souvent sur la défensive, voire dans l’hostilité. J’ai réalisé qu’il me fallait abandonner mes certitudes et, parfois, mes repères, afin de me mettre à leur place pour aider efficacement ceux que j’accompagnais. Quand tu réussis à créer de vrais liens, c’est formidable. Cela faisait dix ans que je n’avais pas travaillé et je n’avais plus guère confiance en moi, autant dire que cette expérience m’a énormément apporté.

SSR –  Où en êtes-vous aujourd’hui ?
V. – J’ai été bénévole pour Habitat et Humanisme pendant six ans. Sur le terrain, comme je viens de l’évoquer, mais aussi dans les structures de l’association et notamment au siège, à Paris. On m’a confié plusieurs projets passionnants, comme l’aménagement de colocations ou des missions de communication. Au final, on m’a même proposé de diriger une antenne régionale. Le défi me tentait, mais j’avais très envie de partir à l’étranger en mission humanitaire, ce que j’ai fait dans le cadre d’une autre association au sein de laquelle je suis aujourd’hui salariée à temps partiel. Mais j’ai toujours des contacts avec Habitat et Humanisme, dont je suis les actions. Et je continue à participer à la Soli’run, une course organisée par l’association où se mélangent bénévoles, personnes accompagnées et salariés.

SSR –  Un vœu pour demain ?
V. – Je voudrais qu’il y ait un peu plus d’humanité dans le regard que l’on porte sur les gens qui sont à la rue. Avant, j’étais moi-même dans le jugement, je le reconnais. Il faut arrêter de les regarder comme des « ratés ». S’ils sont là, c’est en général parce qu’ils sont seuls, qu’ils n’ont plus de famille ou qu’ils souffrent de troubles psychiques. Ce sont souvent des personnes avec une grande sensibilité, qui ont beaucoup à offrir, et on n’imagine pas à quel point ce qu’elles vivent est dur. Je me souviens de cette fois où, dans une pension de famille, nous avons fêté l’anniversaire d’une résidente. A la vue du gâteau et des bougies, elle s’est effondrée, en larmes : cela faisait plus de quinze ans que personne ne lui avait souhaité son anniversaire. Vous imaginez ?

Toutes les informations sur Habitat et Humanisme sont sur le site internet de l’associationSur Facebook et twitter                                                  

Propos recueillis par Corinne Martin-Rozès –
– Illustration Sandrine Jacomelli pour ClaraBée

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